| Mise en abyme L'abyme, c'est le "sans fond". Comment produire une image qui n'ait pas de fond ? En figurant en son sein sa propre réplique. Il suffit de commencer : une fois amorcé, l'enchâssement, par réaction en chaîne, se répercute à l'infini (dans les limites de la vision – ou de l'esprit). Le procédé simple et vertigineux relève du jeu métaphysique. Il crève la certitude unitaire de la surface, produit une béance qui aspire le regard. Il a toutefois ses limites : la mise en abyme produit une boucle fascinante mais stérile, la répétition du même, qui, en descendant les échelles, se trouble lentement jusqu'à l'indistinction. |
L'expression "en abyme " provient du langage héraldique : elle désigne la représentation d'un écu secondaire au cœur de l'écu principal, le cœur de l'écu étant aussi appelé "abyme". Par extension, dans le champ de la création, l'expression "mise en abyme" désigne un procédé consistant à enchâsser une œuvre dans une autre : image dans l'image, roman dans le roman, film dans le film... Les définitions de la mise en abyme peuvent être plus ou moins "strictes". Le type et le degré de ressemblance entre l’œuvre enchâssée et celle qui l'englobe varie. Ce peut être une simple identité de nature, jusqu'à une parfaite identité de forme.Dans son acception la plus stricte, que Patrick Peccate qualifie de "spéculaire", l’œuvre contenue est identique à celle qui la contient, dont elle ne diffère que par l'échelle. |
![]() L’écu en abîme Illustration de l'article Armoirie dans le Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle d'Eugène Viollet-le-Duc. |
| "Est mise en abyme toute enclave ayant pour référent la totalité qui lui sert de cadre." Lucien Dällenbach |
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| [Dans son ouvrage Le récit spéculaire, essai sur la mise en abyme, 1977] Dällenbach propose une typologie de la mise en abyme en trois figures essentielles. La mise en abyme est dite simple quand le « fragment [emboîté] entretient avec l’œuvre qui l’inclut un rapport de similitude », elle est infinie quand le « fragment [emboîté] entretient avec l’œuvre qui l’inclut un rapport de similitude et […] enchâsse lui-même un fragment qui…, et ainsi de suite », et enfin, elle est aporistique quand le « fragment [emboîté est] censé inclure l’œuvre qui l’inclut » – pour ce dernier type plus difficile à comprendre, le récit a pour sujet l’écriture d’un récit qui est le récit lui-même. Patrick Peccatte, L’image mise en abyme – pour une typologie historique, 2018 [source] |
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![]() Illustration des mises en abyme simple (1), infinie (2) et aporistique (3), en regard d'un blason nu (0). [source] |
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![]() ![]() Giotto, Triptyque Stefaneschi (verso), circa 1320 peinture à tempera sur panneau de bois, 222,4 × 254 cm Pinacothèque vaticane. Le cardinal Stefaneschi, commanditaire du tableau, est représenté portant le triptyque dans lequel il figure. Si la présence du commanditaire dans les retables est une convention de représentation courante, l'apparition du "tableau dans le tableau", sous forme d'objet dévotionnel, est tout à fait inhabituelle. |
| L'INFINI Je dois mon premier contact précis avec la notion d’infini à une boîte de cacao de marque hollandaise, matière première de mes petits-déjeuners. L’un des côtés de cette boîte était orné d’une image représentant une paysanne en coiffe de dentelle qui tenait dans sa main gauche une boîte identique, ornée de la même image, et, rose et fraîche, la montrait en souriant. Je demeurais saisi d’une espèce de vertige en imaginant cette infinie série d’une identique image reproduisant un nombre illimité de fois la même jeune Hollandaise qui, théoriquement rapetissée de plus en plus sans jamais disparaître, me regardait d’un air moqueur et me faisait voir sa propre effigie peinte sur une boîte de cacao identique à celle sur laquelle elle-même était peinte. Je ne suis pas éloigné de croire qu’il se mêlait à cette première notion de l’infini, acquise vers l’âge de dix ans (?), un élément d’ordre assez trouble : caractère hallucinant et proprement insaisissable de la jeune Hollandaise, répétée à l’infini comme peuvent être indéfiniment multipliées, au moyen des jeux de glace d’un boudoir savamment agencé, les visions libertines. Michel Leiris, L'Âge d'homme, 1939 |
![]() L'illustration de la boîte de cacao Droste, créée par Jan Musset, apparaît pour la première fois aux alentours de 1900. Elle connaîtra plusieurs variantes au fil des années. |
![]() Affiche publicitaire dessinée par Benjamin Rabier pour La Vache qui rit, 1926 |
| Chez les anglo-saxons, la mise en abyme est qualifiée d'effet Droste, en raison de la marque de cacao éponyme, sur les boîtes de laquelle cet effet apparaît. Pour les francophones il s'agit plutôt de l'effet Vache qui rit, en référence aux boucles d'oreille de la vache rouge dessinée par Benjamin Rabier pour la marque de fromage. | A partir du dernier tiers du 19è siècle la mise en abyme fut abondamment utilisée dans la publicité, probablement parce que ce procédé opère un effet de fascination, permet de "piéger" l'attention, et de multiplier l'impact visuel de la marchandise. |
![]() Original de la planche 29 de L'Origine, de Marc-Antoine Mathieu, 1990 "Point de rencontre des temporalités, celle du récit et celle de l’histoire, la page 29 présente une structure hologigogne (gigogne en tout point) : la page 29 de la diégèse, enchâssée dans la première case de la page 29 enchâssante (celle que nous tenons entre nos doigts de lecteurs), est la copie conforme de cette dernière et se voit répétée à l’infini, sans subir la moindre modification, dans toutes les premières cases, comme elle vient encore se refléter dans les lunettes de notre héros dans la dernière case. Cette mise en abyme vertigineuse que nous embrassons au premier regard – la mise en page tendant à dessiner un gouffre en forme de spirale – constitue une perturbation évidente de la convention narrative." [source] |
![]() Gilles Deleuze (auteur notamment de Différence et répétition) photographié par Gérard Uféras en 1968. |
La scène des miroirs dans Citizen Kane, d'Orson Welles (1941). |
| Le corps, pris dans le face à face de deux miroirs, s'abyme. L'identique se multiplie jusqu'au vacillement de l'identité. |
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Filmée de l'intérieur, l'une des Infinity Mirror Room créées par Yayoi Kusama depuis le milieu des années 60. [source] |